[Tribune] Luc Marc IVANGA, l’un des artisans de l’Indépendance du Gabon
À quelques jours du 17 août, le récit de l’Indépendance mérite aussi d’être relu à travers ceux que la mémoire nationale a moins retenus. Le drapeau tricolore, l’hymne national et les accords de souveraineté qui ont scellé l’indépendance du Gabon ne sont pas l’œuvre des seules figures les plus célébrées de 1960. Luc Marc Ivanga est de ces bâtisseurs restés dans l’ombre. Premier vice-président de l’Assemblée nationale, il présida trois commissions décisives consacrées aux accords d’indépendance, au drapeau et à l’hymne national. À partir du Journal des débats de juillet-août 1960, le cinéaste et documentariste Imunga Ivanga* exhume le rôle joué par son père dans ces journées fondatrices et restitue sa place à l’un des artisans méconnus de la République.

Luc Marc Ivanga (au centre), l’un des artisans méconnus de l’Indépendance, prit une part active aux travaux parlementaires qui façonnèrent en 1960 les symboles et la souveraineté du Gabon. © D.R.

Imunga Ivanga*, cinéaste et documentariste gabonais, maintes fois récompensé à l’international, fils de Luc Marc Ivanga, explore l’histoire de son pays à travers ‘Les Tirailleurs d’ailleurs’, ‘Les Flots de Libreville’ et ‘Les Années Indépendances’. Auteur de ‘Blaise Paraiso’, ouvrage sur la photographie coloniale, il signe aussi de nombreux articles sur le cinéma et les arts. Il a coordonné le dossier Gabon Culture pour le magazine Africultures. © D.R.
Comment le premier vice-président de l’Assemblée nationale a contribué à façonner le drapeau, l’hymne national et les accords de souveraineté
Lorsque l’on évoque l’accession du Gabon à l’indépendance, les mêmes noms reviennent presque toujours : Léon Mba, Premier ministre de l’époque, Jean-Hilaire Aubame, chef de l’opposition parlementaire, Paul-Marie Gondjout, président de l’Assemblée nationale, ou encore René-Paul Souzatte. Ces figures occupent naturellement une place de choix dans la mémoire collective.
Pourtant, les débats qui ont conduit à la naissance de la République gabonaise révèlent l’existence d’autres acteurs dont le rôle fut déterminant, mais que le temps a progressivement effacés de notre mémoire nationale.
Parmi eux figure Luc Marc IVANGA (1919-2003), premier vice-président de la première législature de l’Assemblée nationale, dont l’action fut pourtant au cœur de plusieurs décisions fondatrices de l’État gabonais.
Une session parlementaire qui changea le destin du Gabon
Le Journal des débats de la première session extraordinaire de l’Assemblée nationale, tenue du 23 juillet au 17 août 1960, demeure l’un des documents les plus précieux pour comprendre les enjeux politiques qui entourèrent la proclamation de l’indépendance de la République gabonaise.
Ces débats témoignent de la volonté des représentants du peuple de prendre pleinement en main le destin du pays et de construire les institutions d’un État souverain.
C’est dans ce contexte que Luc Marc IVANGA va jouer un rôle de premier plan.
À la tête de trois commissions décisives

1960, dans les coulisses de l’Indépendance : Luc Marc Ivanga (portrait en pied en bas), premier vice-président de l’Assemblée nationale et acteur des travaux qui donnèrent au Gabon souverain son drapeau, son hymne et ses accords d’indépendance. © D.R.
Premier vice-président de l’Assemblée nationale, Luc Marc IVANGA préside successivement trois commissions majeures, où il va peser de tout son poids, portant sur des symboles et des décisions qui fondent encore aujourd’hui l’identité de la République.
Il conduit les travaux relatifs :
- aux accords conclus avec la France dans le cadre du transfert de souveraineté ;
- à la définition du nouvel emblème de la République ;
- au choix de l’hymne national.
Trois dossiers qui, à eux seuls, participent à la naissance juridique, politique et symbolique du Gabon indépendant. Luc Marc IVANGA est un homme engagé qui sait orienter les débats et dont l’arbitrage tranchera dans le sens des intérêts de la nation.
Le transfert de souveraineté : les accords de l’indépendance
Le 24 juillet 1960, l’Assemblée examine l’affaire n° 50/60, consacrée à la ratification des accords particuliers relatifs à l’indépendance de la République gabonaise.
À cette date, le Gabon appartient encore à la Communauté française.
Le projet de loi soumis aux députés doit permettre de consacrer officiellement l’accession de la République gabonaise à la souveraineté internationale, faisant du Gabon un État indépendant et souverain.
Cette étape constitue l’un des actes fondateurs de l’État moderne. Il y a encore des réticences
Un nouveau drapeau pour un nouvel État
Quelques jours plus tard, le 28 juillet 1960, la commission présidée par Luc Marc IVANGA examine l’affaire n° 53/60, relative à la modification de l’emblème de la République.
Le principe est clair : un État devenu indépendant ne peut conserver dans son drapeau les couleurs représentant la Communauté française.
Les députés décident alors de supprimer cette référence en prolongeant jusqu’à la hampe la bande verte du drapeau. Cette modification donne naissance au drapeau tricolore que connaît aujourd’hui le Gabon. Les débats ne sont cependant pas unanimes. Certains députés expriment leurs réserves et se montrent embarrassés devant cette évolution. Malgré ces hésitations, le vice-président Luc Marc IVANGA va argumenter pour le refus de la conservation des couleurs de la Communauté dans le drapeau. La nouvelle version est adoptée.
Le drapeau est désormais composé :
- d’une bande verte, vert irlandais, symbole de la forêt et des cultures ;
- d’une bande jaune d’or, représentant la ligne équatoriale traversant le pays ;
- d’une bande bleu roy, symbole de la mer et de l’azur, mais également des richesses minières, bleu manganèse, bleu acier-fer.
Comment « La Concorde » est devenue l’hymne national

Dans les archives de l’Indépendance : le 28 juillet 1960, la commission présidée par Luc Marc Ivanga propose à l’Assemblée de débarrasser le drapeau gabonais des couleurs de la Communauté française. Le vert-jaune-bleu du Gabon indépendant prend forme. © D.R.
Le même 28 juillet 1960, l’Assemblée examine l’affaire n° 54/60, consacrée au choix de l’hymne national. Mais le travail avait commencé plusieurs jours auparavant.
Le 25 juillet 1960, les députés se réunissent en commission élargie dans le studio de Radio-Gabon afin d’écouter les différentes propositions musicales reçues par le Secrétariat de l’Assemblée nationale. Tous les projets sont présentés de manière anonyme, permettant aux parlementaires de juger les œuvres en toute impartialité, sans considération pour leurs auteurs. Les exécutions sont assurées par le Père Pinus.
Parmi les nombreuses propositions reçues, six retiennent finalement l’attention de la commission :
La Gabonaise (projet n°1) ; Dans un ciel de concorde (projet n°2) ; Sur l’Équateur (projet n°4) ; Ô Gabon, Terre pacifique (projet n°11) ; Tes fleuves (projet n°12) ; Entendez-vous ces voix (projet n°0).
Au terme des auditions, c’est le projet n°2 qui recueille les suffrages des députés. Sa musique, jugée plus martiale, convainc la commission. Quelques ajustements sont toutefois demandés afin de renforcer encore ce caractère solennel.
Après l’accord de son auteur, identifié comme Georges Damas Alèka, le chant prendra définitivement le nom de La Concorde, hymne national de la République gabonaise.
Un héritage politique profondément enraciné
Si Luc Marc IVANGA bénéficie d’une telle confiance auprès de ses électeurs comme de ses collègues parlementaires, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans une tradition familiale fortement engagée dans la vie politique de l’époque coloniale.
Du côté paternel, Mathurin Anguiley, frère cadet de son père Ogula y’Ogwènkéro, devient en 1947 le premier sénateur élu du Gabon. Du côté maternel, François-de-Paule Ubissani Vanè, frère aîné de sa mère Marie-Louise Maïnè Vanè, est élu en 1932 premier Délégué territorial de l’Afrique équatoriale française (AEF).
Ces deux figures politiques transmettent à Luc Marc IVANGA un héritage fait d’engagement, de responsabilité et de sens de l’État. Des valeurs qui guideront toute son action publique et qu’il léguera à son tour à ses enfants et à ses proches.
Restaurer la mémoire des bâtisseurs
L’histoire d’une nation ne s’écrit pas uniquement à travers ses figures les plus célèbres. Elle se construit également grâce à des hommes et des femmes dont les contributions, parfois essentielles, se sont estompées avec le temps.
À la lecture du Journal des débats de juillet-août 1960, Luc Marc IVANGA apparaît comme l’un de ces bâtisseurs discrets de la République.
Président de commissions décisives au moment où le Gabon accède à la souveraineté, il a participé à façonner les fondements juridiques et les symboles de la Nation : les accords d’indépendance, le drapeau et l’hymne national.
Redonner sa place à Luc Marc IVANGA, ce n’est pas réécrire l’histoire ; c’est en compléter le récit afin que le puzzle mémoriel du Gabon retrouve toutes les pièces qui lui donnent son sens.
Par IMUNGA IVANGA















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