Alors que le débat autour de l’ouvrage de Daniel Franck Idiata sur la résistance de Mbombè-A-Gnangué ravive les interrogations sur les frontières entre disciplines universitaires, le Dr Emmanuel Thierry Koumba* plaide pour une approche ouverte et interdisciplinaire de l’histoire du Gabon. Pour l’universitaire, la légitimité d’un travail scientifique doit reposer moins sur l’appartenance disciplinaire de son auteur que sur la qualité de ses sources, de sa méthode et de son argumentation. Une réflexion qui prend un relief particulier avec l’ouverture de l’Université internationale Brice Clotaire Oligui Nguema du Cap-Esterias, appelée à incarner une nouvelle culture universitaire fondée sur le dialogue entre les savoirs.

« Car une université qui aspire à l’excellence ne peut être une juxtaposition de citadelles disciplinaires. » © GabonReview (montage IA)

 

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Pour une université ouverte, plurielle et sans citadelles disciplinaires

L’actualité universitaire gabonaise vient de nous offrir, en l’espace de quelques jours, deux événements qui pourraient paraître éloignés, mai qui, à y regarder de près, posent une même question : quelle université voulons-nous construire et quel rapport voulons-nous entretenir avec la production du savoir ?

Le 9 septembre 2026, le professeur Daniel Franck Idiata présentait à l’hôtel Boulevard de Libreville son ouvrage  Mbombè – A – Gnangué et la guerre des Mitsogo contre l’empire colonial français au sud du Gabon, fruit de plus de dix années de recherche. L’ouvrage revient sur la résistance de cette figure mitsogo face au système colonial.

Le lendemain, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, inaugurait au Cap-Esterias l’université internationale qui porte son nom, donnant une nouvelle visibilité à l’ambition gabonaise en matière d’enseignement supérieur. Le nouvel établissement est appelé à accueillir des étudiants et des enseignants-chercheurs et à contribuer au rayonnement régional du Gabon.

Ces deux événements ont, à mes yeux, une relation intellectuelle profonde.

Car une université qui aspire à l’excellence ne peut être une juxtaposition de citadelles disciplinaires.

Un linguiste peut-il écrire l’histoire ?

C’est la question qui traverse actuellement certains milieux universitaires gabonais à propos de l’ouvrage de Daniel Franck Idiata au point même de faire sortir de l’hémicycle un député au nom d’une certaine préservation de l’intégrité culturelle tsogo.

Le débat est légitime. Il ne serait pas sérieux de nier que l’histoire possède ses propres méthodes, ses exigences, sa critique des sources, sa chronologie et son historiographie. Les historiens ont donc toute légitimité à examiner, discuter, voire contester un ouvrage consacré à un événement historique.

Mais il faut distinguer deux choses : la compétence disciplinaire et le monopole d’un objet scientifique.

Un historien possède une compétence particulière pour faire de l’histoire. Cela ne signifie pas que le passé appartient exclusivement aux historiens.

Le linguiste étudie les langues, mais les langues ont une histoire.

L’anthropologue étudie les sociétés, mais les sociétés ont une mémoire.

L’archéologue étudie les vestiges, mais les vestiges permettent de reconstruire le passé.

Le sociologue étudie les transformations sociales, dont certaines ne peuvent être comprises sans profondeur historique.

Le politisé étudie les institutions et les rapports de pouvoir, qui sont eux-mêmes le produit d’histoires politiques.

Et le spécialiste des sciences de l’information et de la communication peut étudier la manière dont une société fabrique, transmet, médiatise, conserve et légitime ses récits historiques.

Pourquoi faudrait-il opposer ces regards ?

Christopher Ehret : un exemple qui devrait nous interpeller 

Il suffit de regarder l’histoire de la recherche africaine pour comprendre que le cloisonnement disciplinaire serait une impasse.

Le professeur Christopher Ehret, historien de l’Afrique et spécialiste de linguistique historique, constitue à cet égard un exemple particulièrement éclairant.

Dans son chapitre « Writing African History from Linguistic Evidence« , Ehret montre comment les données linguistiques peuvent contribuer à écrire l’histoire africaine. La Cambridge University Press rappelle d’ailleurs que les historiens de l’Afrique ont particulièrement utilisé les données linguistiques pour enrichir leur travail.

La question devient alors presque évidente :

Si la linguistique peut contribuer à reconstruire l’histoire des sociétés africaines, pourquoi le linguiste gabonais, serait-il, par principe, exclu de l’interrogation historique de son propre pays ?

Attention : cela ne signifie évidemment pas que tout linguiste devient automatiquement historien.

Cela signifie simplement que l’appartenance disciplinaire ne peut constituer à elle seule  un critère d’interdiction scientifique.

Ce qui doit être examiné, ce sont les sources, la méthode, les preuves, la cohérence du raisonnement et la capacité à soumettre les conclusions à la critique.

Jean Vansina et la légitimité de la tradition orale

L’ exemple de Jean Vansina est encore plus éclairant pour l’Afrique centrale. 

Dans Oral Tradition as History (1985), l’historien belge montre comment les traditions orales peuvent être utilisées dans la recherche historique, à condition d’être soumises à une méthodologie rigoureuse.

La tradition orale n’est donc ni une vérité absolue ni une source à mépriser.

Elle est une source à interroger.

Cette distinction est fondamentale pour nos sociétés africaines, où une partie considérable de la mémoire collective n’a pas nécessairement été fixée dans les archives écrites.

Le cas de Mbombè-A- Gnangué doit précisément nous conduire à nous demander comment articuler archives, traditions orales, linguiste, mémoire familiale, anthropologie et histoire coloniale.

Ki-Zerbo, Obenga et l’expérience de l’Histoire générale de l’Afrique 

Le projet de l’UNESCO consacré à l’Histoire générale de l’Afrique constitue probablement l’un des arguments les plus solides contre une conception fermée de l’histoire.

Le premier volume, dirigé par Joseph Ki-Zerbo, est précisément consacré à la  » méthodologie et préhistoire africaine ». Il aborde l’historiographie, les sources, les techniques de l’histoire africaine et la tradition orale.

Plus significatif encore, ce volume comprend un chapitre de Théophile Obenga consacré aux sources et techniques spécifiques de l’histoire africaine.

Nous avons donc ici une expérience scientifique internationale dans laquelle l’histoire africaine est construite à partir de plusieurs types de savoirs et de sources.

La leçon est importante : l’histoire de l’Afrique n’a pas progressé en se refermant sur elle-même, mais en élargissant ses outils.

Cheikh Anta Diop : quand les frontières disciplinaires deviennent artificielles

L’itinéraire de Cheikh Anta Diop constitue un autre exemple emblématique. 

Physicien de formation, il s’est imposé comme une figure majeure de la pensée historique africaine. Dans Nation nègre et culture, publié en 1954, il mobilisa notamment l’histoire, la linguistique, l’ethnologie et l’anthropologie pour défendre ses thèses sur l’Égypte ancienne et les civilisations africaines.

Que l’on adhère ou non à toutes ses conclusions  n’est pas ici la question.

Ce qui importe est que la production scientifique peut parfois naître précisément du franchissement des frontières disciplinaires.

La science ne progresse pas uniquement lorsque chacun reste dans son couloir. Elle progresse aussi lorsque quelqu’un pose une question nouvelle avec des outils venus d’ailleurs.

Amadou Hampaté Bâ : la mémoire comme patrimoine scientifique 

L’œuvre d’Amadou Hampaté Bâ nous rappelle également que la mémoire africaine ne peut être réduite à une matière folklorique.

Son travail sur les traditions orales a contribué à faire reconnaître la richesse des systèmes africains de transmission du savoir.

La célèbre formule souvent associée à son œuvre – selon laquelle, en Afrique, la mort d’un vieillard peut être comparée à la disparition d’une bibliothèque – prend ici une valeur méthodologique : la mémoire des sociétés africaines doit être recueillie, confrontée et étudiée.

Elle ne doit ni être sacralisée ni méprisée.

Elle doit être soumise au travail scientifique.

Mudimbe : interroger aussi ceux qui écrivent le récit 

Avec Valentin-Yves Mudimbe, le débat change encore de niveau.

Dans The Invention of Africa : Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge (1988), Mudimbe invite à interroger les catégories à travers lesquelles l’Afrique a été pensée et représentée.

Cette réflexion est essentielle pour notre débat. Car la question n’est pas seulement : qui écrit l’histoire ?

Il faut aussi demander : avec quelles catégories ? À partir de quelles sources ? Pour quel public ? Dans quel contexte de pouvoir ?

Autrement dit, une histoire nationale n’est jamais seulement une accumulation de dates et de personnages. Elle est aussi une construction intellectuelle et sociale de la mémoire collective.

Achille Mbembe : le passé est aussi une question de mémoire 

Les travaux d’Achille Mbembe, notamment On the Postcolony (2001), ont montré combien l’histoire, la mémoire, le pouvoir et les représentations du passé demeurent imbriqués dans les sociétés africaines contemporaines.

C’est précisément pourquoi les spécialistes des sciences sociales et des sciences de l’information et de la communication ont aussi quelque chose à apporter au débat historique.

Lorsque Mbombè-A-Gnangué entre aujourd’hui dans l’espace médiatique, il  ne s’agit plus seulement de savoir ce qui s’est passé au début du XXe siècle. Il faut également observer comment cette figure est redécouverte, racontée, médiatisée et progressivement intégrée à la mémoire nationale.

Voilà un authentique objet de recherche en sciences de l’information et de la communication.

Le véritable débat n’est donc pas  » qui a le droit ? « 

Il serait à mon sens regrettable que le débat gabonais se réduise à une opposition entre « historiens » et  » non-historiens ».

La vraie question devrait être : “Quelle est la qualité scientifique du travail produit ?

Si l’ouvrage de Daniel Franck Idiata comporte des erreurs,  que les historiens les identifient.

S’il existe des insuffisances méthodologiques, qu’elles soient démontrées.

Si certaines sources sont contestables, qu’elles soient discutées.

Mais si l’auteur apporte des documents, des témoignages, des analyses linguistiques, des traditions orales ou des éléments nouveaux permettant de mieux comprendre la résistance de Mbombè-A- Gnangué,  alors la communauté scientifique doit également être capable de reconnaître cet apport.

La critique scientifique est une exigence. Le monopole disciplinaire ne l’est pas.

Une université d’excellence ne peut fonctionner comme une citadelle.

C’est ici que l’inauguration de l’Université Internationale Brice Clotaire Oligui Nguema du Cap-Esterias prend tout son sens.

Le Gabon vient de franchir une nouvelle étape symbolique de son enseignement supérieur. Un projet lancé en 2008, resté longtemps en sommeil puis relancé en 2024, vient finalement d’aboutir à son inauguration le 10 septembre 2026.

Cette nouvelle infrastructure doit maintenant être accompagnée d’une nouvelle culture universitaire. 

L’excellence ne sera pas seulement une affaire de bâtiments, d’équipements ou de programmes de formation.

Elle sera aussi une affaire de liberté intellectuelle, d’exigence scientifique, de confrontation des idées et l’interdisciplinarité.

Le Gabon ne dispose pas de trop de chercheurs. Il en manque.

Nous avons encore tant de pans de notre histoire à documenter : les résistances à la colonisation, les chefferies, les migrations, les langues, les traditions, les villes et villages, les femmes, les religions, les médias, les institutions, les mémoires locales et les transformations contemporaines.

Pourquoi voudrions-nous fermer la porte à ceux qui veulent contribuer à cette œuvre ?

Ne défendons ni Idiata ni les historiens, encore moins le courageux député :  défendons l’université.

Pour ma part, je ne suis ni historien ni bi défenseur corporatiste d’un linguiste.

Je suis universitaire. 

C’est précisément à ce titre que je considère que le débat suscité par le livre de Daniel Franck Idiata mérite mieux qu’une querelle de territoires.

Je ne défends pas un auteur par ce qu’il est linguiste.

Je ne condamne pas ses éventuels contradicteurs parce qu’ils sont historiens.

Je défends un principe : la connaissance du Gabon doit être ouverte à toutes les compétences scientifiques, sans jamais renoncer à l’exigence méthodologique.

L’histoire du Gabon est trop importante pour être abandonnée  aux seuls historiens. Mais, elle est également trop importante pour être écrite sans méthode historique. Entre ces deux extrêmes se trouve précisément l’interdisciplinarité.

Et c’est peut-être là que se trouve l’un des grands défis de l’Université gabonaise nouvelle : passer de la logique des territoires  à celle des passerelles. 

Un historien avec un linguiste ; un anthropologue avec un archéologue ; un sociologue avec un politiste ; un spécialiste des sic avec un historien ; des chercheurs gabonais avec leurs homologues africains et internationaux. Non pas pour abolir les disciplines, mais pour les faire dialoguer. 

Une université d’excellence ne doit pas construire des murs entre les savoirs. Elle doit construire des ponts.

Le débat autour de Mbombè-A-Gnangué pourrait ainsi devenir beaucoup plus qu’une polémique universitaire. Il pourrait être l’occasion pour le Gabon de poser une question fondamentale à l’aube  d’une nouvelle étape de son enseignement supérieur : sommes-nous prêts à  produire une connaissance de nous-mêmes suffisamment ouverte pour accueillir toutes les disciplines, suffisamment rigoureuse pour accepter toutes les critiques et suffisamment ambitieuse pour faire du Gabon un véritable pôle de savoir en Afrique ?

C’est à cette condition que l’université internationale du Cap-Esterias pourra être davantage qu’un nouvel établissement. Elle pourra contribuer  à faire émerger une nouvelle culture universitaire gabonaise.

Et cette culture ne devrait avoir qu’une seule véritable citadelle : l’exigence scientifique.

*Docteur Emmanuel Thierry Koumba 

Spécialiste en sciences de l’information et de la communication 

Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université 

Acteur engagé dans la vie publique gabonaise.

 
GR
 

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