Affaire Pegasus : une vérité ancienne
Les Etats n’ont pas d’amis permanents, seulement des intérêts permanents. Pourquoi un pays présenté comme un partenaire privilégié aurait-il éprouvé le besoin de surveiller des responsables gabonais ?

«Rabat faisait avant tout office d’assurance-vie pour la dynastie Bongo.» Les révélations sur Pegasus invitent à relire sous un autre angle des décennies de coopération gabono-marocaine. © GabonReview
Pendant des décennies, les relations entre le Gabon et le Maroc étaient présentées comme exemplaires. Au fil des discours, l’on célébrait une amitié ancienne, une confiance réciproque et une solidarité sans faille. Pourtant, derrière cette rhétorique transparaissait une réalité bien plus prosaïque : Rabat faisait avant tout office d’assurance-vie pour la dynastie Bongo. Sous Omar Bongo, la sécurité rapprochée du président de la République était assurée par des gendarmes marocains. La formation et l’encadrement des agents de la Garde républicaine (GR) aussi. Arrivé au pouvoir après le décès de son père, Ali Bongo ne jugea pas utile de solder cet héritage. Bien au contraire. Revendiquant une proximité avec Mohemed VI, il consolida ce partenariat, au point d’en faire l’un des marqueurs de sa diplomatie. Comme si la confiance excluait le contrôle, toute interrogation sur la nature exacte de cette coopération était alors balayée d’un revers de main.
Un accès quasi-illimité au contenu du téléphone portable
Suite aux révélations de Forbidden Stories, plateforme soutenue par Reporters sans frontières et Amnesty International, cette posture sera désormais plus difficile à tenir. L’enquête met en lumière une utilisation abusive du logiciel espion Pegasus par les services secrets marocains. Plus troublant, plusieurs citoyens gabonaises figurent parmi les personnes placées sous surveillance. L’on cite notamment Jean Ping, Dieudonné Minlama Mintogo, Brice Laccruche-Alihanga et Noureddin Bongo Valentin. Sans jouer les boutefeux, mais sans céder à la naïveté non plus, ces révélations éclairent d’un jour nouveau les relations entre le Gabon et le Maroc. Peut-on encore parler de soutien franc et sincère à un régime allié, de coopération classique ou de défense d’intérêts stratégiques communs ? Ou faut-il y voir les indices d’une ingérence au long cours, voire d’une atteinte à la souveraineté du Gabon ?
Développé par l’entreprise israélienne NSO Group, Pegasus n’est pas un outil de renseignement ordinaire. Ce logiciel offre un accès quasi-illimité au contenu du téléphone portable : messages, appels, photographies, courriels, localisation, carnet d’adresses ou documents confidentiels. Une telle puissance transforme totalement la nature et l’objet du smartphone : conçu comme un outil de communication au service de son propriétaire, il devient un poste d’observation de sa vie privée, de ses fréquentations et de ses agissements. La personne espionnée se retrouve alors à la merci, voire sous le contrôle, d’inconnus. Ce n’est du reste pas un hasard si des responsables politiques, des journalistes, des avocats ou des défenseurs des droits humains sont l’objet de ciblage. Dès lors, une interrogation s’impose : pourquoi un pays présenté comme un partenaire privilégié aurait-il éprouvé le besoin de surveiller des responsables gabonais ? Si la réponse demeure incertaine, les faits invitent à relire l’histoire commune sous un autre angle.
Au-delà du cas du Maroc
À n’en point douter, l’accident de Riyad, survenu en octobre 2018, constitue une piste d’analyse. Constatant un flottement institutionnel au sommet de l’Etat, Jean Ping évoqua une «guerre ouverte entre des clans qui s’entre-déchirent», mettant en cause la «bande à Sylvia» et dénonçant un projet de «monarchisation de la République». Pendant ce temps, Sylvia Bongo et Noureddin Bongo Valentin plaidaient pour une évacuation d’Ali Bongo vers le Royaume-Uni. Contre leur avis, l’ancien président de la République fut finalement transféré à Rabat. Cette décision résultait-elle exclusivement de considérations médicales ? À la lumière des informations aujourd’hui disponibles, l’on peut légitimement s’interroger sur les leviers d’influence ayant favorisé un tel arbitrage. Certes, rien ne permet d’établir un lien direct entre les activités d’espionnage révélées par Forbidden Stories et ce choix. Certes, les canaux diplomatiques peuvent y avoir contribué. Mais les capacités offertes par Pegasus offraient quand même un avantage au Maroc. En tout cas, cette coïncidence appelle davantage d’explications.
Pour l’heure, les technologies de surveillance échappent au contrôle démocratique. Les garanties avancées par les Etats utilisateurs se révèlent très souvent insuffisantes. Les partenaires d’hier peuvent ainsi devenir les cibles d’aujourd’hui. L’affaire Pegasus rappelle une vérité ancienne des relations internationales : les Etats n’ont pas d’amis permanents, seulement des intérêts permanents. N’empêche, rien ne saurait justifier des actes attentatoires à la confidentialité des échanges, au secret des communications ou à la souveraineté d’un Etat partenaire. Les révélations de Forbidden Stories ouvrent un vaste débat. Au-delà du cas du Maroc, elles invitent le Gabon à prendre la mesure de la vulnérabilité de ses institutions, à renforcer la protection de ses informations stratégiques et à réfléchir aux déterminants d’une coopération internationale fondée non sur les proclamations d’amitié, mais sur la transparence, la responsabilité et le respect mutuel.















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