Les soft skills, ce savoir-faire que la forêt nous enseignait déjà
Au Gabon, le premier frein à la valorisation du patrimoine naturel ne tiendrait ni au manque d’idées ni à celui des financements, mais à quelque chose de plus discret : la constance. Cette discipline qui consiste à tenir un engagement quand personne ne surveille, à continuer d’arroser une pépinière la troisième année alors que rien ne pousse, à relancer un bailleur sans le harceler. Étude togolaise de la Banque mondiale à l’appui, Adrien NKoghe-Mba* défend une conviction à contre-courant : ces «soft skills» ne s’importent d’aucun laboratoire étranger, car la terre et la forêt gabonaises les enseignent depuis toujours.

C’est la coopérative qui tient ses comptes à jour chaque mois, sans attendre que quelqu’un les réclame. C’est accepter qu’une plantation d’okoumé ou un projet d’agroforesterie ne rapportera peut-être rien avant cinq ou dix ans, et tenir ce cap-là d’abord pour soi-même, pour la promesse qu’on s’est faite le jour où on a planté la première graine. © GabonReview
La semaine dernière, je rappelais ici cette vérité qui guide cette chronique depuis ses débuts : il n’est de richesse que celle que l’on produit par un travail acharné. Notre forêt, notre faune, notre biodiversité ne sont qu’un point de départ – c’est le travail des Gabonais qui les transforme en prospérité. Cette semaine, je veux creuser une question qui découle directement de ce constat : qu’est-ce qui, précisément, dans ce travail acharné, fait la différence entre un projet qui prend racine et un projet qui s’éteint au premier obstacle ?
Je crois que la réponse tient en un mot qu’on emploie peu chez nous, mais que la forêt elle-même nous enseigne depuis toujours : la persévérance. La ponctualité. La capacité à tenir un engagement même quand personne ne nous surveille. Ce sont elles qui, finalement, transforment l’effort en récolte – et je crois que c’est précisément ce qui manque le plus à nos porteurs de projets, bien plus que les financements ou les bonnes idées.
Une étude conduite par la Banque mondiale chez nos voisins togolais m’a conforté dans cette conviction. À Lomé, des chercheurs ont mis en place un essai randomisé avec 1 500 petits entrepreneurs, répartis en trois groupes de 500 : le premier ne recevait aucune formation ; le deuxième suivait une formation commerciale classique – comptabilité, marketing, gestion financière ; le troisième suivait un programme entièrement différent, conçu avec un psychologue, centré sur ce qu’on appelle « l’initiative personnelle » – la capacité à se fixer un objectif, à anticiper les obstacles, à se relancer soi-même sans attendre qu’on vous y oblige. Les deux formations duraient 36 heures sur quatre semaines, suivies de visites de suivi mensuelles pendant quatre mois.
Les résultats, publiés ensuite dans la revue Science, ont surpris jusqu’aux chercheurs eux-mêmes : deux ans après, les entrepreneurs formés à l’initiative personnelle avaient vu leurs bénéfices augmenter de 30 %, contre une hausse de 11 % à peine pour le groupe formé aux méthodes classiques – une progression si faible qu’elle n’était même pas statistiquement significative. L’effet a été encore plus marqué chez les femmes entrepreneures, dont les revenus ont grimpé de 40 %, contre seulement 5 % pour celles ayant suivi la formation traditionnelle. Et quand la Banque mondiale a retrouvé ces mêmes entrepreneurs sept ans plus tard, l’effet tenait toujours : 93 % d’entre eux étaient encore en activité, avec des bénéfices supérieurs de 52 % à ceux du groupe témoin.
Ce que cette étude démontre, je le vois chaque semaine sur le terrain gabonais : on peut donner à un porteur de projet tous les outils comptables du monde – s’il ne sait pas se tenir lui-même à un engagement, s’il abandonne au premier obstacle, ces outils resteront inutilisés dans un tiroir. Le travail acharné n’est pas qu’une question de bras et d’heures passées sur le terrain. C’est d’abord une discipline intérieure.
C’est quoi, au juste, les soft skills ?
Arrêtons-nous une minute, parce que le mot circule beaucoup sans qu’on sache toujours ce qu’il recouvre. Les soft skills, ce sont ces compétences humaines qui ne s’apprennent dans aucun livre de comptabilité ou cours d’agronomie, et qu’on ne mesure jamais sur un diplôme : la ponctualité, la persévérance, la capacité à tenir un engagement dans la durée. Et avant d’être un engagement envers un bailleur, un partenaire ou un client, c’est d’abord un engagement envers soi-même. On se lève à l’heure qu’on s’était fixée, on retourne à la pépinière le jour où on avait dit qu’on y retournerait, on tient le cap qu’on s’était tracé – non pas parce que quelqu’un nous surveille, mais parce qu’on se le doit à soi-même.
Concrètement, au Gabon, ça donne ceci : c’est se lever à 6h pour être au rendez-vous à 9h, même si personne ne viendra vérifier qu’on est parti à l’heure. C’est la pépinière qu’on continue d’arroser et de surveiller la troisième année, alors que rien ne pousse encore et que tout le monde autour vous dit d’abandonner – on y retourne parce qu’on s’était engagé envers soi-même à aller au bout, pas seulement parce qu’un bailleur l’exige. C’est la coopérative qui tient ses comptes à jour chaque mois, sans attendre que quelqu’un les réclame. C’est accepter qu’une plantation d’okoumé ou un projet d’agroforesterie ne rapportera peut-être rien avant cinq ou dix ans, et tenir ce cap-là d’abord pour soi-même, pour la promesse qu’on s’est faite le jour où on a planté la première graine. Tout cela, ce sont des soft skills. Elles ne se voient pas sur un CV. Elles se voient dans la durée – ou dans son absence. Et elles commencent toujours par la discipline qu’on s’impose à soi, avant celle qu’on doit aux autres.
Déposer un dossier le matin n’appelle pas une réponse le lendemain
Il y a une confusion qui revient sans cesse chez les jeunes porteurs de projets, et je crois qu’elle mérite d’être nommée clairement : on dépose un dossier de financement un lundi matin, et dès le mercredi, on commence à s’inquiéter de ne pas avoir de réponse. Au bout de trois semaines de silence, certains abandonnent, convaincus que le projet est rejeté ou que personne ne les prend au sérieux.
Mais un bailleur, une banque verte, un fonds d’investissement à impact ne fonctionne pas comme un guichet. Derrière chaque dossier, il y a une instruction, des vérifications, parfois un comité qui ne se réunit qu’une fois par trimestre, parfois un cofinancement à assembler entre plusieurs partenaires qui ne sont pas sur le même calendrier. Le retour sur investissement, lui, suit la même logique que la forêt qu’on cherche à valoriser : il ne se précipite pas. Une plantation ne donne pas de fruits en un mois ; un dossier de financement ne donne pas de réponse en un jour. Confondre l’urgence qu’on ressent et le rythme réel du processus, c’est s’épuiser à attendre une réponse qui viendra, mais qui viendra à son heure.
Cette capacité à tenir, à relancer poliment sans harceler, à continuer de travailler son projet pendant qu’on attend plutôt que de rester suspendu au téléphone, c’est encore une soft skill. Et c’est probablement celle qui fait le plus défaut, parce que c’est la plus difficile à enseigner : elle demande de résister à l’anxiété plutôt que d’acquérir une technique.
Pourquoi ça bloque la création d’emplois
Voici le lien qu’on ne fait pas assez souvent, et qui devrait pourtant nous alarmer : au Gabon, le premier frein à la création d’emplois dans le secteur de la valorisation du patrimoine naturel n’est pas le manque d’idées. Ce n’est même pas, le plus souvent, le manque de financement disponible. C’est le manque de constance.
Et le calcul est simple. Un bailleur qui voit un porteur de projet arriver en retard à trois rendez-vous sur quatre, ou relancer avec impatience une semaine après le dépôt du dossier, se dit, à raison, que ce sera la même chose avec les livraisons, les rapports, les remboursements – et il ne signe pas. Un projet agricole ou forestier abandonné après une mauvaise saison, ou après deux mois sans nouvelles d’un bailleur, faute d’avoir tenu le temps qu’il fallait tenir, c’est un emploi qui ne dure pas. Une coopérative qui s’effondre parce que la moitié de ses membres ne respecte plus les horaires ni les engagements pris collectivement, ce sont des emplois perdus. Chaque rendez-vous manqué, chaque dossier abandonné trop tôt faute de patience, est un emploi qui ne voit jamais le jour ou qui ne survit pas.
Et il y a un deuxième emploi caché derrière celui-là : celui qu’on pourrait créer en formant. Parce qu’au Gabon, il n’existe presque pas de filière structurée pour transmettre ces compétences-là, appliquées à notre réalité – au temps long de la forêt, au rythme des saisons, à la patience qu’exige un patrimoine naturel qui ne se valorise jamais du jour au lendemain, ni un financement qui ne s’obtient jamais du jour au lendemain non plus. C’est un métier à inventer : formateur en discipline entrepreneuriale, accompagnateur qui aide un porteur de projet à tenir trois ans plutôt que trois mois, à tenir trois mois d’instruction de dossier plutôt que trois semaines. On parle d’emplois qui n’existent pas encore, et qu’il suffirait de décider de créer.
Ce que nous savons déjà faire
La bonne nouvelle, c’est que nous ne partons pas de zéro. Un paysan qui plante un moabi sait, depuis toujours, qu’il ne le verra peut-être jamais arriver à maturité – et il le plante quand même, pour ceux qui viendront après lui. Un pêcheur qui respecte la saison de repos biologique, même quand les filets restent vides plus longtemps, pratique une forme de discipline que n’importe quel investisseur rêverait de voir chez un porteur de projet. Cette patience, cette capacité à tenir un engagement sur la durée existent déjà dans notre rapport à la terre et à la forêt.
Un porteur de projet gabonais n’a pas besoin d’aller chercher cette discipline à l’étranger, ni même de l’importer d’un laboratoire de Lomé. Il faut juste lui dire : tu la connais déjà, cette patience, on te l’a enseignée à travers la terre et la forêt – il faut juste apprendre à te l’imposer aussi en dehors du champ et de la pépinière, dans un agenda, un rapport financier, un rendez-vous. Parce qu’au fond, la discipline qu’on doit à un bailleur n’est jamais que le prolongement de celle qu’on s’est d’abord imposée à soi-même. C’est exactement ce que l’étude togolaise a mesuré, chiffres à l’appui : ce ne sont pas des connaissances qu’il manquait à ces entrepreneurs, c’était cette discipline-là. Construire ce pont, c’est notre prochain chantier. Et chaque fois qu’un porteur de projet apprendra à tenir cet engagement envers lui-même jusqu’au bout, ce sera un emploi de plus, peut-être dix, peut-être cent, qui prendra racine.
*Président de l’Institut Léon MBA















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