Pétrole, faune et mémoire : le cri d’alerte des oubliés du Canton Océan
Dix ans de courriers, de convocations et de promesses. Trois millions de francs CFA pour solde de tout compte. Dans le Canton Océan, berceau du peuple orungu et terre d’Ogoula Iquaq, ce résistant anticolonial que le chef de l’État honorait en août 2025, les populations de Mpembé et de Gongoué se disent abandonnées face aux pétroliers, au conflit homme-faune et à l’effacement de leur mémoire collective. Leur collectif lance un cri d’alerte. GabonReview a consulté les pièces du dossier.

À quelques encablures des plateformes pétrolière, des habitations effondrées, un feu qui fume encore : le quotidien des populations de Mpembé, qui se disent «livrées à elles-mêmes». © D.R.
Leurs revendications tiennent en peu de mots : le strict respect du Code minier, des emplois pour les jeunes riverains des zones pétrolières, le retour d’un encadrement effectif de la réserve dans laquelle ils vivent, des réponses au conflit homme-faune, la clarification de la chefferie de Mpembé et un acte de mémoire, sur place, en faveur d’Ogoula Iquaqua. Autant de demandes portées depuis près d’une décennie, et restées, à ce jour, sans réponse.
«Nous sommes livrés à nous-mêmes.» C’est par ces mots que le collectif des populations du village Mpembé, conduit par Wilfried Iquaqua Nkowet, résume la situation du Canton Océan. Dans un dossier documenté transmis à GabonReview, ce regroupement de riverains décrit un territoire situé dans l’une des plus grandes réserves du pays, aujourd’hui sans encadrement, exposé de plein fouet aux effets du changement climatique et au conflit homme-faune. «Nous avions plébiscité le président Oligui dans le canton, dans l’espoir que ces problématiques trouvent des solutions», rappelle le collectif, qui dit lancer désormais «un cri d’alerte».
Ce cri intervient au terme d’un long chemin de croix administratif et commercial dont les pièces, consultées par GabonReview, s’étalent de 2017 à fin 2024.
Dix ans de portes closes

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Tout commence en septembre 2017. Sollicitée par Wilfried Nkowet Iquaqua sur une offre de partenariat visant à créer une entreprise locale «pouvant employer les jeunes riverains issus des villages de Mpembé et de Gongoué», Addax Petroleum se dit «réservée» : aucune structure juridique n’étant constituée, le pétrolier renvoie son interlocuteur à la création d’une entreprise et au mécanisme d’appel d’offres. Une fin de non-recevoir polie, vécue par les intéressés comme le premier d’une longue série de rendez-vous manqués.
Sept ans plus tard, en avril 2024, le collectif récidive auprès de la Gabon Oil Company (GOC). Dans une lettre manuscrite empreinte de solennité républicaine, les populations de Mpembé invitent le directeur général à «venir constater par lui-même les réalités de notre quotidien», affirmant ne demander que «le strict respect du Code minier» et des «principes et valeurs républicaines». Selon le collectif, cette invitation est restée lettre morte. Dernier épisode en date : en décembre 2024, à Gongoué, la SNHG a versé un forfait de 3 millions de francs CFA au chef du village au titre de la veillée coutumière devant précéder la reprise des travaux de réhabilitation du beach de Gongou, assorti d’une promesse d’emplois pour les riverains. Une somme que d’aucuns jugeront bien modeste au regard des richesses extraites de la zone depuis des décennies.
Convocations en série et mémoire d’Ogoula Iquaqua

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L’année 2024 aura par ailleurs été marquée, pour le représentant du collectif, par une série de convocations : à la brigade territoriale de gendarmerie de Port-Gentil en mai, puis au cabinet du préfet de Bendjè en juillet. Le 31 juillet 2024, la préfète Eugénie Marie Caroline Kamara accusait réception des «préoccupations» du collectif, «notamment celle liée à la personne du chef de village Mpembé», et annonçait que des investigations seraient menées sur place. Une séance de travail s’est tenue en octobre à la préfecture. Près d’un an plus tard, les populations disent attendre toujours des actes concrets.
Au-delà des doléances matérielles, c’est une question d’identité que soulève le collectif. «Il s’agit maintenant de notre identité, notre culture, notre mémoire collective qui tend à disparaître», alerte-t-il. Mpembé n’est pas un village comme les autres : c’est là qu’a vécu Benoît Ogoula Iquaqua (1902-1980), chef supérieur des Orungu déporté en Oubangui-Chari par l’administration coloniale pour ses idéaux, dont le président de la République a salué la mémoire, aux côtés de celles du guerrier Wongo et de Léon Mba, lors de son adresse à la Nation d’août 2025. «Dans ses mémoires, mon grand-père nous a commandé de toujours garder le feu allumé au village. Le Gabon a un devoir de mémoire en faveur de ce grand patriote», plaide Wilfried Iquaqua Nkowet. Un devoir de mémoire qui, aux yeux du collectif, commence par ne pas laisser s’éteindre le village où ce feu fut allumé.















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